Voltaire instituteur de la grande bourgeoisie internationale

14 avril 2012

1. Ce que masque "Candide"

    Certes les religions ont réalisé assez fréquemment de très vilaines choses...
    Et voici venir Voltaire, une sorte de saint homme "laïque", l'une des divinités du Panthéon républicain...

     Or, il y a maintenant un accès à la Correspondance de ce très illustre personnage : elle a été publiée en 13 volumes dans la collection de la Pléiade, voici quelques années. Et, d'une façon plus ou moins stupéfiante, tout change d'un bout à l'autre, de lettre en lettre... Car c'est l'essentiel des guerres du XVIIIème siècle qui nous saute au visage à travers les personnages qui les décident et qui en retirent des fortunes, dont... Voltaire. Ainsi le voyons-nous comme si nous étions à ses côtés, et ceci pendant près d'une soixantaine d'années, celles qui conduisent tout droit à la Révolution de 1789.

     De cette lecture attentive et d'une analyse précise des événements du temps, un livre est né.

                                                        
    15 - Vol"Voltaire - L'or au prix du sang"
               de Michel J. Cuny
      Editions Paroles Vives - 2009,
 
      475 pages, cousu, 29 euros.

      (Pour atteindre la page
de commande et de paiement,
                c'est ici.)        

   Avant de commencer notre lecture de la Correspondance, n'y allons pas par quatre chemins...
  
…et rappelons que "Candide" a été publié en janvier 1759, c’est-à-dire tout juste après que Voltaire ait fait le compte des sommes colossales que lui a déjà rapportées la guerre en cours, c’est-à-dire celle que l’on dénommera plus tard : Guerre de Sept-Ans (1756-1763)
     
Voici, en effet, l’essentiel de ce qu’il avait écrit le 14 octobre 1758 - c'est-à-dire quelques semaines plus tôt - à son homme d’affaires, Jean-Robert Tronchin :
      
« Comptons, mon cher correspondant, afin que je ne fasse pas de sottises. »
      
« Voilà donc 456 000 livres [c’est-à-dire l’équivalent de 2280 années de travail pour un manouvrier de l’époque (200 livres par an), le fantassin ne touchant, lui, en moyenne, que 150 livres !!!...] et plus pour payer 240 000 livres [1200 années de travail !...] ou environ ; restera entre vos mains 216 000 livres [1080 années de travail !!!...].
        
Que la guerre continue, que la paix se fasse, que les hommes s’égorgent ou se trompent, vivons et buvons . »

         C'est bien cette lettre-là qui mériterait d'être commentée par les futur(e)s bachelières et bacheliers!
         On ne va pas tarder à comprendre pourquoi il ne faut surtout pas qu'elles et ils y viennent...
  (lire à la suite)

      Michel J. Cuny

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2. Voltaire et le grand art de la trahison...

     En termes modernes, nous pouvons distinguer bourgeoisie et grande bourgeoise, et rattacher la première à des intérêts qui sont, pour l'essentiel, circonscrits à la sphère nationale, tandis que la seconde trouve sa dimension spécifique dans sa capacité à savoir et pouvoir jouer sur les équilibres et les déséquilibres internationaux.

     Voltaire est ainsi un véritable héros de la grande bourgeoisie (internationale) en ce qu'il a été, par son courage physique (dont on ne souligne pas assez l'importance), et par son aptitude à une dépravation d'un caractère spécifique - qu'aujourd'hui on pourrait qualifier d'(anti)-patriotique - un pionnier de l'au-delà des frontières.

     Sa passion pour cette gymnastique de caractère international débouchait très naturellement chez lui sur une quantification qui devait lui permettre d'en vérifier la pertinence. Pour chaque changement de camp, il anticipait les possibilités de gain, et ne lâchait pas prise avant d'être parvenu à ses fins.

     C'est ainsi que, dans les derniers jours du mois d'août 1725 - il n'avait alors que 31 ans -, nous le voyons rejoindre à Fontainebleau la cour de la jeune reine Marie Leszczynska, puis recevoir de celle-ci au début du mois de novembre une pension de quinze cents livres (soit un versement annuel de l’équivalent de 7,5 années de travail pour un manouvrier), alors qu'entre-temps, c'est-à-dire le 6 octobre 1725, il avait osé écrire une lettre dans laquelle il offrait de trahir le roi Très-Chrétien Louis XV au profit de son pire ennemi, le réformé George Ier, roi de Grande-Bretagne et d’Irlande :
     
« Il y a longtemps que je me regarde comme un des sujets de Votre Majesté. J’ose implorer sa protection pour un de mes ouvrages. C’est un poème épique dont le sujet est Henri IV, le meilleur de nos rois. La ressemblance que le titre de père de ses peuples lui donne avec vous, m’autorise à m’adresser à Votre Majesté. J’ai été forcé de parler de la politique de Rome, et des intrigues des moines. J’ai respecté la religion réformée ; j’ai loué l’illustre Élisabeth d’Angleterre. J’ai parlé dans mon ouvrage avec liberté, et avec vérité. Vous êtes, Sire, le protecteur de l’une et de l’autre ; et j’ose me flatter que vous m’accorderez votre royale protection pour faire imprimer dans vos États un ouvrage qui doit vous intéresser, puisqu’il est l’éloge de la vertu. »

     Déjà, Voltaire n'est plus sujet du roi de France... Son poème est en effet destiné à monter en épingle l'ex-réformé, et catholique d'occasion, Henri de Navarre par ailleurs auteur de l'édit de Nantes (1598) que le roi Très-Chrétien Louis XIV avait révoqué en 1685... Bien fait pour séduire le roi d'Angleterre, ce poème réunit bravement les intrigues des moines (Rome), d'un côté, et de l'autre le respect pour la religion réformée...

     Passé en Angleterre, Voltaire va bientôt y vendre, en souscription et dans une édition luxueuse, cette petite bombe diplomatique qui rassemblera autour de lui non seulement le roi, mais, ainsi que le rapporte son biographe René Pomeau, l’essentiel du "corps diplomatique de l’Europe protestante : ambassadeurs d’Angleterre en exercice ou en retraite, envoyés à Londres de la Hollande, du Danemark, du Brunswick, de la Suède. Apparemment Voltaire avait choisi son camp, qui n’était pas celui du roi très-chrétien. L’ambassade française à Londres était restée à l’écart."

     Quant au prix de cette trahison magistrale, les évaluations des contemporains oscillent, nous dit-on, entre 30 000 et 150 000 livres (de 150 à 750 années de travail !...)

     Il y aura ensuite quelques années de roucoulade auprès de Louis XV, jusqu'au délire poétique à propos de la victoire de Fontenoy, puis la trahison en faveur du roi Frédéric de Prusse, que suivra très rapidement la trahison en sens inverse, l'accueil par la ville de Genève, mais bientôt la mise en jeu, à travers quelques manoeuvres auprès du duc de Choiseul, des intérêts fondamentaux de celle-ci, etc...

    En chacune de ces occasions, Voltaire ramasse le gros lot, leçon qui  n'a jamais été perdue de vue par ses suiveurs, les champions de la grande bourgeoisie internationale. Aujourd'hui encore...  (voir la suite)

     Michel J. Cuny 

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3. Bien connaître et bien mesurer le prix du sang

     Il faut tout de suite y insister : pour Voltaire la transgression est une inégalable prometteuse de jouissance. Lorsque, de plus, elle s'accompagne du jaillissement du sang des autres, le voici bientôt transporté jusqu'à des sommets. Il est toutefois difficile de savoir en quoi sa pratique du théâtre a donné à ce dramaturge le schéma de mise à distance sans lequel la souffrance humaine tend à se partager par identification quasiment automatique. Quoi qu'il en soit, Voltaire est un vrai dur devant la souffrance d'autrui.

      Et qui est très certain de pouvoir, par l'écriture, convaincre qui il veut d'adopter son point de vue, c'est-à-dire le point d'où cette jouissance devient effective. Pour illustrer ceci, reprenons sa lettre du 23 août 1756 - il a tout de même maintenant 62 ans... - à la comtesse de Lutzelbourg : 
    
 « Dites-moi donc, Madame, vous qui êtes sur les bords du Rhin, si notre chère Marie-Thérèse, impératrice-reine, dont la tête me tourne, prépare des efforts réels pour reprendre sa Silésie. Voilà un beau moment ; et si elle le manque, elle n’y reviendra plus. »

     Moment qui devrait donc être beau aux yeux de quiconque, et non pas au titre d'une tête qui viendrait à tourner en raison de qualités physiques ou autres de Marie-Thérèse, mais en conséquence du sang qu'elle s'apprête à faire couler...

     Jouissance, encore, qui ne peut guère, selon lui, faire défaut aux grands chefs de guerre. C'est ce que montre sa lettre du 27 août 1756 au duc de Richelieu :  
     
« Je crois que ma chère Marie-Thérèse a grande envie de prendre ce temps-là pour reprendre, si elle peut, sa Silésie. Nous attendons toujours des nouvelles consolantes de quelque petit commencement d’hostilités. Le feu peut se mettre tout d’un coup aux quatre coins de l’Europe. Quel plaisir pour vous autres héros ! »

     Or, ce sang qui doit couler ne paraît pas avoir quoi que ce soit d'humain, et il est essentiel pour Voltaire et ses disciples qu'il en aille effectivement ainsi, sans quoi la jouissance serait interdite... À François-Louis Allamand, le 17 septembre 1756 : 
     
« Tout est bien, tout est mieux que jamais. Voilà deux ou trois cent mille animaux à deux pieds qui vont s’égorger pour cinq sous par jour. »

    Et revoici l'essentielle comptabilité : cinq sous par jour... C'est ce que cela coûte pour que cela rapporte... à qui?

    Il est évidemment très important de savoir que c'est cette horreur qui est sous-jacente au rôle que "Candide" continue à jouer dans l'inconscient de la jeunesse de France.

     Michel J. Cuny

Pour plus d'éléments sur cette question et sur quelques autres, rejoignez Françoise Petitdemange et moi-même ici :

Voltaire

Dans une lettre qu'il adresse à George 1er, roi d'Angleterre, le 6 octobre, probablement de l'année 1725, Voltaire, le chantre de la bourgeoisie française et pourfendeur des religions, ne dédaigne pas de s'adresser, en ces termes, au monarque étranger : "Il y a longtemps que je me regarde comme un des sujets de Votre Majesté....

http://unefrancearefaire.com

 

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